Bérénice Cleyet-Merle
Analyse

Bérénice Cleyet-Merle, sans limite

Interview de Bérénice-Cleyet Merle, la française qui bat les records aux États-Unis

Cela fait déjà 6 ans que Bérénice Cleyet-Merle, 27 ans, étudie et s’entraîne aux États-Unis. La demi-fondeuse, longtemps licenciée dans le Doubs avant de rejoindre Grenoble, a d’abord posé ses valises en Californie, à l’université de CBU, en 2016, avant de rejoindre Indianapolis pour suivre un master en neurosciences et poursuivre sa carrière d’athlète. Aussi bien capable de courir le 800m (elle vient de battre son record indoor en 2.03 cet hiver), que le 1500m (RP à 4.08), ou le Mile (elle vient de battre le record de France en 4.31.99), Bérénice a encore passé un énorme cap l’année dernière, qui lui a ouvert les portes de l’Équipe de France A. Et cela ne semble pas prêt de s’arrêter… Elle a très gentiment accepté de répondre à nos questions. Le portrait de Bérénice Cleyet-Merle, la française qui brille aux USA, c’est ci-dessous !

TRC : Salut Bérénice, comment vas-tu en ce moment ? On imagine plutôt bien étant donné que tu exploses tous tes records 🙂 Entre le 800, le mile et le 1500, lequel t’a procuré le plus d’émotions ?

Bérénice Cleyet-Merle : Salut le TRC! J’ai la forme, merci, et vous aussi j’espère !

Le mile sans aucun doute ! J’étais TELLEMENT stressée avant, je n’avais jamais été aussi stressée. Je savais que c’était ma première et dernière chance pour courir vite sur cette distance du coup j’avais une de ces pressions… Je faisais des cauchemars comme quoi j’arrivais trop tard et ratais le départ (ça m’est déjà arrivé quand j’étais cadette) ou que je tombais. Ça me faisait stresser de stresser, c’était horrible. Je suis même allée voir un préparateur mental pour la première fois de ma vie. Au final quand la course a été finie j’ai vraiment savouré ! J’ai vérifié plusieurs fois mon temps parce que je pensais avoir mal couru. Je n’arrivais plus à m’arrêter de sourire et j’ai réveillé tout le monde en France avec mes appels. Tout le soutien qui m’a été apporté m’a aussi beaucoup touchée, je n’ai toujours pas fini de répondre à tout le monde mais voilà, même cette interview c’est un soutien de plus qui me rend fière et tout ça c’est grâce à mon record de France. Donc merci !

TRC : Peux-tu nous expliquer le déroulement de ta saison indoor ? Comment l’as tu préparée et quels sont tes objectifs ?

BCM : Alors vu que c’est ma dernière saison en NCAA et pour mon université, j’ai dit à mon coach que je ferai tout pour l’équipe parce qu’ils ont tellement fait pour moi, ils m’ont donné ma chance alors que ça faisait un an et demi que je ne courais plus, ils ont cru en moi alors que je n’y croyais plus, ils ont été patients et m’ont redonné le goût pour la course à pied. Donc mes objectifs sont la première semaine de Mars, aux nationaux NCAA. J’aimerais gagner une médaille avec mes teammates sur le Distance Medlay Relay (1200m-400m-800m-Mile/1609m), ensuite gagner sur le mile et peut-être même faire une autre course (800m ou 3000m) pour essayer de rapporter des points et se classer par équipe (ça fonctionne un peu comme les interclubs).

Je ne pensais pas vraiment aux chronos parce que je n’ai jamais trop été en forme en indoor. C’est quand j’ai fait un 4’34 au mile à l’entrainement que mon coach m’a dit qu’il faudrait peut-être que je tente le record NCAA et peut-être même le record de France.

Bérénice Cleyet-Merle
Mon entraînement est basé sur de la qualité à 100%

TRC : Et pour cet été, les objectifs quels sont-ils ? Sur quelle distance ?

BCM : Mes objectifs sont de battre mes records sur 800 et 1500m, j’ai cette peur de quand tu as fait un gros record de ne jamais réussir à le refaire. J’aimerais viser une autre médaille aux France Élites (sûrement sur le 1500m) et me qualifier aux championnats d’Europe. Je vais aussi essayer de trouver une nouvelle team et un équipementier pour me permettre de courir toujours autant les prochaines saisons. Je n’ai aucune idée de comment ça se passe en dehors des U.S… Les athlètes français ont l’air de bien galérer, donc j’ai un peu peur de ça. 

TRC : Les championnats du monde en Oregon, c’est dans un coin de ta tête ?

BCM : Alors j’essaye de ne pas trop me fixer d’objectifs de malade (car ça me stresse), parce que bon les minimas sont à 4’04’’20 (je crois) donc il me manque presque 5 secondes. Par contre mes teammates américains eux sont à fond ils ont prévu des vacances là-bas pour « venir me voir courir», donc malgré moi j’y pense oui parce que ça serait une grosse fierté, autant pour moi que pour mes copains d’entrainement et mon coach.

TRC : Comment se déroule une semaine type d’entraînement pour toi ? Est-elle plutôt faite à base de bornes, ou est-elle plutôt axée sur de la qualité ?

BCM : Qualité à 100%. J’ai essayé la méthode américaine avec tout à base de bornes dans mon ancienne université mais ça ne m’a pas réussi. Du coup je fais des séances plus ou moins dures de qualité environ cinq fois par semaine. Mon mileage (NDLR : nombre de km/semaine) est aux alentours de 70kms. Le lundi je fais un fartlek, mardi séance spé, mercredi footing tranquille ou aquajog, jeudi vitesse, vendredi tempo, samedi côtes et dimanche footing long ! 

TRC : Ta progression a été vraiment régulière ces dernières années, mais depuis un an tu as vraiment passé un gros cap : comment as-tu fait pour passer encore à la vitesse supérieure ?

BCM : Ça c’est la question à 1 million que tout le monde me pose! Je ne sais jamais quoi répondre. Je dirais que le gros truc qui a changé c’est d’avoir déménagé à Indianapolis. Donc mon nouveau coach (Brad Robinson) et mon environnement (Indianapolis n’est pas aussi cool que Los Angeles donc j’ai moins de distractions, il n’y a rien d’autre à faire que courir et dormir haha). J’ai aussi arrêté pendant un an et demi avant de déménager à Indianapolis, donc j’ai l’impression que mon corps s’est comme régénéré. J’ai aussi beaucoup plus de motivation parce que je me suis rendue compte que sans l’athlé je m’ennuyais. Et dernier truc, le plus flagrant : les chaussures magiques. Sans vouloir faire de la pub pour Nike, mais les air zoomX (je ne sais plus le nom exact) (NDLR : Air Zoom Victory) sont vraiment des game-changers pour moi. Je cours beaucoup sur la pointe du pied donc j’ai l’impression que ma façon de courir rentabilise encore plus la chaussure. 

Bérénice Indianapolis
La course à pied c’est très mental, on doit avoir beaucoup d’auto-discipline, de motivation, de patience et même d’organisation

TRC : Tu as aujourd’hui 27 ans et tu es plus forte que jamais. En France on a tendance souvent à croire que plus on approche 30 ans et plus il devient difficile de progresser. Toi, tu démontres le contraire. Tu en penses quoi ?

BCM : Ah bon ? Je croyais que c’était justement à 27-28 qu’on peakait ? (NDLR : être au sommet de son art) À mon avis la course à pied c’est très mental, on doit avoir beaucoup d’auto-discipline, de motivation, de patience et même d’organisation. Pour ma part je n’avais rien de tout ça avant mon année « sabbatique » de l’athlé et maintenant j’en ai plus que jamais. Sinon d’un point de vue biologique, je pense qu’on a tous des corps différents et qu’on se développe plus ou moins vite. J’ai toujours été en retard par rapport à mes changements, genre puberté et tout, donc peut-être que ça aussi ça joue.

TRC : Cela fait maintenant 5 ans que tu vis aux USA, d’abord en Californie et maintenant dans l’Indiana : la France te manque-t-elle ou tu souhaites rester aux USA ?

BCM : La France me manque énormément, la culture, la mentalité, le lifestyle, la nourriture, tout. Mais ici c’est tellement bien pour le sport que je ne sais pas encore quoi faire. C’est un peu le dilemme entre écouter sa raison ou son cœur. 

TRC : L’Indiana, ça ne change pas trop de la Californie ?

Disons qu’il fait -9 en ce moment alors qu’à LA il fait 21 degrés. Après les gens sont moins « fake » qu’à LA et on a beaucoup de temps libre pour s’entrainer comme je le disais plus haut. Par contre on est entourés de Trumpists et on fait des footings au ressenti -19… On s’adapte comme on peut, et quand on en a marre, on se retrouve entre anciens de CBU avec Simon Bédard et Pierre-Louis Détourbe. On reste quand même chanceux de pouvoir faire notre sport comme on le fait ici, peu importe l’État !

TRC : Quelles études suis-tu/as-tu suivi aux US ?

BCM : Je fais un double master en neurosciences et commerce. Je finis cet été.

Si je gagne 4 secondes je peux penser aux JO.

TRC : Intégrer une team professionnelle ou semi professionnelle aux US : comment ça marche ?  

BCM : Aux États-Unis tout se fait par le réseau, les contacts. Du coup il faut se créer un bon network. Sortir d’une bonne équipe division 1 ça aide par exemple, des fois plus que de faire des bons chronos. Sinon ça passe aussi beaucoup par les réseaux sociaux et les « athlete representatives » (NDLR : agents). Je ne sais pas encore vraiment car je n’ai rien de concret mais je pourrai vous tenir au courant dans quelques mois si tout se passe bien ! 

TRC : Dernière question, tu as connu ta première sélection en Equipe de France A l’année dernière… Paris 2024 tu y penses ?

BCM : Paris 2024 j’ai peur d’y penser. J’ai peur de trop me mettre ça dans la tête et de tomber de haut si ça ne passe pas. Je ne me sens pas encore assez légitime dans ce sport. Mais bon oui on connaît tous cet ami ou membre de ta famille qui te demande chaque année « alors tu vas faire les JO cette année ? ». Alors maintenant je peux répondre avec fierté, « si je gagne 4 secondes, oui », et ça fait son petit effet.